Dans Raptor, chaque individu simulé possède un génome abstrait. Ce génome n’est pas une séquence ADN réelle. C’est un vecteur de paramètres morphogénétiques organisés en modules fonctionnels.
Ces modules représentent les grandes zones de transformation :
- Cranial : bec, museau, prémaxillaire, dents, voies FGF/Wnt, beta-catenin, gènes dentaires
- Appendiculaire : membres, fibula, griffes, hallux, griffe du deuxième doigt, réduction ou transformation des ailes
- Axial : queue, colonne, posture, cage thoracique, équilibre du centre de masse
- Tégumentaire : plumes, écailles, motifs de plumage, melanosomes, couverture thermique
- Métabolique : masse, respiration, thermorégulation, dépense énergétique, croissance
- Neurodéveloppemental : comportement, prédation, coordination, cognition incarnée
Le point important est que le crossover de l’algorithme génétique n’échange pas des « gènes » isolés au hasard. Il échange des modules entiers ou des sous-modules cohérents. Cela évite de produire des combinaisons biologiquement absurdes, par exemple des dents sans espace cranial adapté, une queue longue sans musculature, ou une masse élevée sans capacité respiratoire suffisante.
Le modèle ne cherche donc pas seulement une forme visuelle. Il cherche une cohérence entre anatomie, développement, physique et comportement.
Chaque phénotype généré est évalué par une fonction de fitness à huit dimensions.
- Distance à la morphologie cible : proximité avec le morphotype dromaeosauridé choisi
- Viabilité développementale : absence de contradictions majeures dans les modules biologiques
- Équilibre structurel : posture, centre de gravité, robustesse des membres, équilibre queue-corps
- Efficacité énergétique : coût métabolique de la morphologie produite
- Stabilité thermique : capacité à maintenir une température interne viable en fonction de la masse, du plumage et de la dissipation thermique
- Performance respiratoire : adéquation entre masse, métabolisme, cage thoracique, sacs aériens et ventilation
- Adaptations prédatrices : membres, griffes, vision, museau, locomotion, potentiel de capture
- Cohérence comportementale : capacité du système corps-cerveau-environnement à produire des comportements fonctionnels
Un seul oracle de fitness est partagé par tous les algorithmes. Son code est hashé en SHA256 afin de garantir que la comparaison reste stable et non biaisée. Chaque algorithme sera testé sur 15 runs indépendants, ils restent à lancer. GA et CMA-ES seront comparés sur la morphologie ; NEAT, lui, sur le seul critère comportemental. Les résultats sont ensuite comparés statistiquement avec un test de Friedman et un post-hoc de Nemenyi, standards dans les comparaisons d’algorithmes évolutionnaires.
L’objectif n’est pas de produire une belle chimère. L’objectif est de savoir quel algorithme explore le mieux un espace morphogénétique contraint.
Raptor est conçu pour comparer plusieurs approches évolutionnaires sur le même problème ; les runs comparatifs restent à lancer.
Le premier algorithme est un GA classique (Genetic Algorithm). Il fonctionne avec une population d’individus simulés. Les meilleurs candidats, selon une fonction de fitness partagée, sont sélectionnés. Ils se reproduisent, leurs modules sont croisés, puis mutés. La structure du génome reste fixe, mais les valeurs évoluent.
Le deuxième est CMA-ES (Covariance Matrix Adaptation Evolution Strategy). C’est une stratégie évolutionnaire plus sophistiquée, qui adapte automatiquement sa distribution de recherche à partir des résultats précédents. Elle ne cherche pas seulement au hasard autour des meilleurs individus : elle apprend progressivement dans quelle direction l’espace de recherche semble prometteur.
Le troisième est NEAT (NeuroEvolution of Augmenting Topologies). Ici, l’intérêt n’est pas seulement l’évolution de paramètres morphologiques, mais aussi l’évolution de structures de décision. Dans une extension comportementale du simulateur, NEAT peut faire évoluer des réseaux où de nouveaux neurones et de nouvelles connexions apparaissent progressivement. Cela permet d’explorer des comportements non explicitement programmés : orientation, approche, attaque, évitement, coordination, curiosité.
Ces trois algorithmes ne répondent pas exactement au même rôle. GA et CMA-ES explorent très bien l’espace morphologique paramétrique. NEAT devient particulièrement intéressant dès qu’on ajoute le comportement incarné, c’est-à-dire le lien entre corps, environnement et décision.
Raptor ne transforme pas tout en même temps.
Le protocole prévoit une évolution séquentielle. Les modules sont déverrouillés progressivement, l’hypothèse étant que cela évite d’exploser l’espace de recherche et préserve la viabilité des formes intermédiaires. Un groupe de contrôle, tous modules ouverts d’emblée, servira à la vérifier.
Une séquence possible serait :
- Module cranial minimal : museau, prémaxillaire, initiation dentaire
- Module appendiculaire : fibula, hallux, griffes, membres antérieurs
- Module axial : queue, posture, colonne, centre de gravité
- Module respiratoire et métabolique : masse, thermorégulation, capacité respiratoire
- Module tégumentaire : plumage, écailles, dissipation thermique, camouflage
- Module comportemental : prédation, coordination, exploration, réactions à l’environnement
Chaque module stabilisé devient une contrainte pour le module suivant. Cela devrait limiter les formes impossibles et construire progressivement une cohérence globale, c’est ce que la comparaison avec le groupe de contrôle doit établir.
Le système respiratoire ne peut pas être traité comme un détail.
Les oiseaux possèdent déjà un système très avancé de sacs aériens et une ventilation unidirectionnelle. Les théropodes non aviens avaient probablement eux aussi des éléments importants de ce système. Cela rend la Magpie Goose intéressante : elle part déjà d’une architecture respiratoire aviaire efficace.
Mais augmenter la masse, modifier la cage thoracique, réduire le bréchet ou changer la posture peut compromettre l’équilibre respiratoire. Une morphologie raptor-like viable doit donc maintenir une capacité respiratoire suffisante pour soutenir un métabolisme actif.
Dans le simulateur, un phénotype dont la capacité respiratoire ne suit pas la masse et le métabolisme doit être fortement pénalisé. C’est typiquement le genre de contrainte qui empêche le modèle de produire une créature spectaculaire mais biologiquement absurde.
La thermorégulation est l’autre contrainte majeure.
Un oiseau moderne fonctionne avec une température interne élevée, souvent autour de 40–42°C. En augmentant fortement la masse, le rapport surface/volume diminue : l’animal dissipe moins bien la chaleur. Un individu plus massif, couvert de plumes et doté d’un métabolisme élevé, pourrait rapidement devenir inviable en climat chaud.
Le simulateur doit donc intégrer la température interne, la masse, le plumage, la surface exposée, la vascularisation et les stratégies de dissipation thermique. Certains phénotypes devront être rejetés non parce qu’ils sont morphologiquement éloignés de la cible, mais parce qu’ils surchaufferaient.
C’est une des raisons pour lesquelles Raptor ne peut pas être un simple générateur de silhouettes. Une forme peut être visuellement convaincante et physiologiquement impossible.
La question des dents demande aussi de la prudence.
L’activation de beta-catenin peut initier des structures dentaires chez le poulet. Mais former des dents de première génération n’est pas la même chose que restaurer une dentition complète, fonctionnelle, avec émail mature et remplacement continu.
Les oiseaux ont perdu leurs dents il y a environ 116 millions d’années. Plusieurs gènes liés à l’émail et à la dentine sont pseudogénisés : ENAM, AMELX, AMBN, AMTN, MMP20, DSPP. Restaurer une dentition pleinement fonctionnelle demanderait donc probablement bien plus que l’activation d’une seule voie.
Dans Raptor, cela implique de classer les dents en niveaux :
- initiation de germes dentaires : démontrée expérimentalement
- dents coniques simples : partiellement accessible
- émail fonctionnel : théorique, nécessite restauration de gènes
- dentition complète avec remplacement : hautement spéculatif
Cette distinction évite de surévaluer ce que la littérature permet réellement d’affirmer.
Raptor ne prétend pas recréer un Velociraptor.
Il ne prétend pas produire une espèce éteinte.
Il ne prétend pas qu’une Magpie Goose puisse devenir un dromaeosauridé réel.
Ce que Raptor propose, c’est autre chose : explorer un espace morphologique biologiquement contraint entre un oiseau moderne et une forme théropode cousine. Il s’agit de tester jusqu’où des mécanismes connus, théoriques ou inconnus peuvent être combinés sans rompre la cohérence du corps.
Le résultat, si un tel programme était un jour transposé au vivant, ne serait pas un dinosaure. Ce serait un organisme nouveau, une chimère au sens morphologique : un animal qui n’a jamais existé, combinant des traits anciens, modernes et artificiellement sélectionnés.
C’est précisément pour cela que le simulateur est indispensable. Avant toute spéculation biologique réelle, il faut cartographier les possibles, les impossibles, les impasses et les zones dangereuses.
Raptor est autant un projet sur la biologie qu’un projet sur l’intelligence artificielle.
Il pose une question simple : que se passe-t-il lorsqu’on donne à un système évolutionnaire un corps, un monde, des contraintes physiques, des contraintes développementales et une pression de sélection ?
L’intelligence ne vient alors pas d’un dataset. Elle ne vient pas d’une imitation. Elle vient de l’interaction entre un organisme et son environnement.
C’est de la cognition incarnée.
Dans un tel cadre, le comportement n’est pas entièrement programmé. Il émerge de la morphologie, des contraintes, de l’énergie disponible, des risques, des opportunités et des objectifs de survie. Un prédateur de taille moyenne, trop petit pour dominer uniquement par la force brute mais assez grand pour être dangereux, est poussé vers des stratégies : anticipation, coordination, exploration, apprentissage, communication.
Cela ne signifie pas qu’un tel animal deviendrait automatiquement « intelligent » au sens humain. Mais cela crée un terrain sélectif dans lequel des comportements complexes ont de fortes raisons d’émerger.
C’est le lien direct avec les algorithmes génétiques : donnez à un agent un corps, un environnement et des contraintes, et vous n’obtenez pas seulement une solution optimisée. Vous obtenez parfois des comportements que vous n’avez pas explicitement écrits.
Raptor n’est pas une promesse de dé-extinction.
C’est un instrument de recherche computationnelle.
Il combine :
- algorithmes génétiques
- CMA-ES
- NEAT
- biologie du développement
- contraintes morphologiques
- simulation physique
- évaluation multi-critères
- analyse statistique reproductible
Son but est d’explorer, de comparer, de falsifier et de comprendre.
La question n’est pas : « peut-on fabriquer un raptor ? »
La question est : quelles trajectoires morphogénétiques restent cohérentes lorsqu’on contraint l’imaginaire par la biologie ?
Et si certaines trajectoires tiennent, alors Raptor devient plus qu’une expérience spéculative. Il devient une méthode pour explorer la frontière entre morphologie, développement, évolution artificielle et cognition incarnée.
Algorithmes génétiques + biologie du développement + simulation physique = évolution morphogénique émergente.