La rencontre
出会い
Le premier dîner
Septembre 2019. Paris suffoque sous les derniers souffles d'un été qui refuse de partir. Hiroshi Tanaka arpente les rues du Marais depuis trois semaines, perdu dans cette ville qui lui échappe encore. Il habite un studio de vingt mètres carrés au quatrième étage sans ascenseur, rue des Rosiers. Le matin, il se réveille avec l'odeur du pain chaud qui monte de la boulangerie d'en bas. Le soir, il s'endort avec le bruit des terrasses qui ne se vident jamais complètement. Entre les deux, il marche. Il visite des locaux vides qui sentent l'abandon et la poussière. Il pousse des portes, remplit des dossiers, écoute des agents immobiliers lui expliquer que son projet est trop flou, son budget trop serré, son accent trop marqué.
À Tokyo, Hiroshi était quelqu'un. Quinze ans dans les plus grands restaurants de sushi de Ginza. Des clients qui réservaient six mois à l'avance. Un nom qui comptait. Ici, il n'est rien. Un Japonais de plus qui veut ouvrir un restaurant japonais dans une ville qui en compte déjà trois cents. Les agents ne le prennent pas au sérieux. Les propriétaires hésitent. Les banques refusent poliment. Hiroshi ne se décourage pas. Il sait que ce qu'il cherche existe quelque part dans cette ville. Il faut juste continuer à marcher. Continuer à frapper aux portes. Ne jamais s'arrêter.
Le soir, il mange seul. Toujours seul. Il teste les bistrots de quartier, commande ce que les serveurs lui recommandent, essaie de comprendre cette cuisine française qui le fascine et le déroute à la fois. Il découvre les terrines, les gratins, les plats en sauce qui mijotent pendant des heures. Rien à voir avec la cuisine japonaise qu'il pratique depuis l'adolescence. Au Japon, on cherche la pureté, la précision, l'effacement du cuisinier derrière le produit. Ici, c'est l'inverse. Le cuisinier s'affirme. Il transforme. Il impose sa vision. Hiroshi observe, prend des notes mentales, ne juge pas. Il est venu pour apprendre, pas pour comparer.
Ce soir-là, il pleut. Une pluie fine et continue qui trempe les vêtements sans qu'on s'en aperçoive. Hiroshi remonte son col, traverse la place de la République déserte, s'enfonce dans les petites rues du onzième arrondissement. Il a mal aux pieds. Ses chaussures neuves lui blessent les talons. Il cherche un endroit où s'asseoir, manger quelque chose de chaud, oublier pendant une heure qu'il ne sait toujours pas comment transformer son rêve en réalité.
Il pousse la porte d'un petit restaurant sans prétention. Une vitrine ordinaire, un nom banal qu'il oublie immédiatement. L'intérieur est étroit, une dizaine de tables serrées les unes contre les autres, des nappes à carreaux rouges et blancs, une ardoise accrochée au mur avec les plats du jour griffonnés à la craie. Ça sent la cuisine au beurre, le vin blanc, le poisson. Un serveur l'installe près de la fenêtre, à côté d'une table occupée par un homme seul qui parle fort au téléphone. Très fort. Hiroshi commande une sole meunière parce que le serveur insiste avec un sourire complice, comme s'il partageait un secret.
L'homme à la table voisine continue sa conversation. Il parle de dorade, de ligne, de coefficient de marée, de caisses qui arrivent demain matin à cinq heures. Sa voix porte dans tout le restaurant mais personne ne semble y prêter attention. À Paris, on laisse les gens vivre. Hiroshi écoute malgré lui. Pas pour espionner. Parce que cet homme parle du poisson comme personne ne parle du poisson en France. Pas comme d'un produit. Pas comme d'un ingrédient. Comme d'un être vivant qu'on respecte. Comme d'une histoire qui commence en mer et se termine dans une assiette. Comme si chaque poisson avait une âme qu'il fallait honorer.
Hiroshi reconnaît cette façon de parler. C'est celle de son premier maître à Fukuoka, celle des vieux chefs de Tokyo, celle des gens qui ont passé leur vie à comprendre le poisson avant même de le cuisiner. Il se tourne légèrement, observe l'homme sans le fixer. La quarantaine, cheveux courts, mains abîmées par le travail, visage tanné par le soleil et le vent. Il a l'air fatigué mais ses yeux brillent quand il parle de ce bar de ligne pêché ce matin au large de Douarnenez.
L'homme raccroche, soupire profondément, commande un verre de vin blanc d'un geste las. Le serveur lui apporte un Muscadet sans poser de question. Visiblement un habitué. L'homme boit une gorgée, ferme les yeux un instant, puis se tourne vers Hiroshi. Leurs regards se croisent. L'homme sourit. "Vous êtes japonais, non ?"
Hiroshi acquiesce poliment. Il a l'habitude de cette question. Depuis trois semaines, tous les Parisiens qu'il croise commencent par ça. Vous êtes japonais. Comme si c'était écrit sur son front. Comme si ça expliquait tout. "Vous êtes chef ?" Là, Hiroshi est surpris. Comment cet inconnu peut-il savoir ? Il hoche la tête, interrogateur. L'homme rit. "Je le savais. Ça se voit à la façon dont vous regardez votre assiette. Les chefs ne mangent jamais comme les autres. Ils analysent. Ils décortiquent. Ils essaient de comprendre comment c'est fait avant même d'avoir goûté. J'ai raison ?"
Hiroshi sourit pour la première fois depuis des jours. Cet homme vient de mettre le doigt sur quelque chose qu'il n'avait jamais su formuler. Oui, il regarde les assiettes différemment. Oui, il ne peut pas s'en empêcher. C'est plus fort que lui. Même quand il mange seul, même quand il est épuisé, son cerveau continue à fonctionner, à découper les saveurs, à identifier les techniques, à imaginer les gestes qui ont précédé cette assiette. "Vous aussi, vous êtes chef ?" demande Hiroshi dans son français hésitant.
"Moi ? Non. Jamais eu les mains assez délicates pour ça. Je suis poissonnier. Enfin, fournisseur. Je fais le lien entre les pêcheurs et les chefs. Je cherche les meilleurs produits, je les sélectionne, je les livre. C'est mon métier depuis vingt ans." Il tend la main. "Thomas Beaumont."
"Hiroshi Tanaka."
Ils se serrent la main. Thomas se lève, prend son verre, s'installe à la table d'Hiroshi sans demander la permission. Un geste simple, direct, très français. "Ça vous dérange pas ? J'ai envie de discuter avec quelqu'un qui comprend vraiment le poisson. Ça fait longtemps."
Une vision commune
Thomas raconte son histoire. Il est né à Douarnenez, petite ville de Bretagne où les maisons sentent l'iode et le goudron. Son père était pêcheur. Son grand-père aussi. Son arrière-grand-père probablement, mais on ne remonte pas jusque-là dans les archives familiales. Les Beaumont sont des hommes de mer depuis toujours. Ils sortent avant l'aube, rentrent après le coucher du soleil, les mains blessées par les cordages, le dos cassé par le travail. Ils boivent du café noir et du calvados pour tenir le coup. Ils ne parlent pas beaucoup. Ils font leur métier. C'est tout.
Thomas a grandi sur les quais. Enfant, il passait ses après-midis à la criée, regardait les caisses de poissons défiler sur les tapis roulants, écoutait les acheteurs négocier les prix à voix haute dans ce langage codé qu'il ne comprenait pas encore. Il aimait l'odeur. Cette odeur de mer fraîche, de sel, de vie qui finit. Il aimait les couleurs aussi. L'argent des bars, le rouge des rougets, le bleu métallique des maquereaux. Chaque poisson avait sa lumière particulière. Chaque poisson racontait une histoire différente.
À dix-huit ans, son père lui demande s'il veut reprendre le bateau. Thomas refuse. Il ne dit pas pourquoi. Il ne dit jamais pourquoi. Mais au fond, il sait. Il a vu son père rentrer trop de fois avec les cales vides. Il a vu trop de bateaux coulés par les tempêtes. Il a vu trop de visages fatigués, trop de corps brisés, trop de rêves noyés dans l'alcool et la résignation. Il ne veut pas finir comme ça. Il veut autre chose. Même s'il ne sait pas encore quoi.
Il monte à Paris avec trois cents euros en poche et une adresse griffonnée sur un bout de papier. Un cousin éloigné qui tient une poissonnerie dans le quinzième. Le cousin l'embauche sans poser de questions. Thomas apprend. Il apprend à connaître les poissons de l'Atlantique aussi bien que les poissons de Méditerranée. Il apprend à reconnaître la fraîcheur d'un coup d'œil, à sentir si un poisson a été pêché hier ou avant-hier, à deviner si une dorade vient de ligne ou de chalut. Il devient bon. Très bon. Les chefs commencent à lui passer commande directement. Ils lui font confiance. Ils savent que Thomas ne triche jamais sur la qualité.
Au bout de cinq ans, Thomas quitte la poissonnerie. Il se met à son compte. Il devient fournisseur indépendant. Il développe son réseau de pêcheurs en Bretagne, en Normandie, dans le Sud-Ouest. Il approvisionne d'abord des bistrots de quartier. Puis des restaurants plus ambitieux. Puis des étoilés. Aujourd'hui, à quarante-deux ans, il fournit une dizaine des meilleurs restaurants de Paris. Il gagne bien sa vie. Il a un appartement dans le onzième, une voiture, une vie confortable. Mais il n'est pas satisfait.
"Le problème, tu vois," dit Thomas en vidant son verre, "c'est que les chefs français, même les meilleurs, ne comprennent pas vraiment le poisson. Ils savent le cuisiner, c'est sûr. Ils font des sauces magnifiques, des cuissons parfaites, des dressages sublimes. Mais ils ne le respectent pas. Pas vraiment. Pour eux, le poisson reste un ingrédient. Une base de travail. Une toile blanche sur laquelle ils projettent leur art. Ils ne voient pas le poisson pour ce qu'il est : un être qui a vécu, nagé, chassé, survécu. Un être qui mérite qu'on l'honore avant même de le transformer."
Hiroshi écoute sans rien dire. Les mots de Thomas résonnent en lui comme une vérité qu'il porte depuis toujours sans jamais avoir su l'exprimer. Au Japon, on apprend ça dès le premier jour. On n'a pas le droit de toucher un poisson tant qu'on n'a pas compris son âme. On passe des mois à observer, à nettoyer, à servir, avant de mériter le privilège de tenir un couteau. Et quand on coupe enfin ce premier thon, on ne pense pas à la technique. On pense au poisson. À son voyage. À sa vie qui s'achève pour nourrir d'autres vies. C'est une responsabilité immense. C'est sacré.
"Les Japonais, vous, vous savez ça," continue Thomas. "Vous respectez le poisson avant même de le toucher. J'ai vu des documentaires sur les maîtres sushi de Tokyo. Ces types-là, ils passent des années à apprendre à laver le riz avant d'avoir le droit de trancher un poisson. Des années ! En France, on envoie des gamins de seize ans travailler le poisson dès leur première semaine d'apprentissage. C'est pas du respect, ça. C'est juste de la cuisine."
Hiroshi hoche la tête lentement. "Mais la cuisine française est magnifique," dit-il avec son accent qui transforme chaque mot en effort. "J'ai mangé des choses incroyables depuis que je suis ici. Des choses que je n'aurais jamais imaginées au Japon. Les sauces, les textures, les mélanges... C'est une autre philosophie. Pas meilleure, pas moins bonne. Juste différente."
"Exactement !" Thomas tape du poing sur la table, faisant tressauter les verres. Les autres clients se retournent. Il s'en fout. "C'est exactement ça ! Les deux approches ne sont pas opposées. Elles sont complémentaires. Si on arrivait à créer un pont entre les deux... Si on mettait ta technique japonaise sur nos produits français... Si on gardait ton respect du poisson tout en intégrant notre façon de sublimer les saveurs..."
Il ne finit pas sa phrase. Il n'en a pas besoin. Hiroshi vient de comprendre où Thomas veut en venir. Et pour la première fois depuis son arrivée à Paris, quelque chose s'allume dans sa poitrine. Une étincelle. Une possibilité. Un futur qui n'existait pas il y a cinq minutes.
Le pacte
Ils parlent pendant des heures. Le restaurant se vide lentement. Les autres clients partent un par un. Le serveur range les tables, balaie le sol, leur lance des regards appuyés. Ils ne les voient pas. Ils sont ailleurs. Dans ce restaurant qu'ils sont en train d'inventer ensemble. Dans cette cuisine qui n'existe pas encore mais qu'ils visualisent déjà avec une précision troublante.
Hiroshi raconte Tokyo. Les quinze ans passés à perfectionner son art. Les matins à quatre heures pour aller au marché aux poissons de Tsukiji. Les nuits blanches à affûter ses couteaux. Les milliers de nigiri façonnés avec la même exigence que le premier. Il raconte aussi l'ennui. Cette sensation étrange qui l'a saisi progressivement, comme une eau froide qui monte. Cette impression d'avoir atteint un sommet et de ne plus savoir où grimper. Cette certitude qu'il avait fait le tour de ce qu'il pouvait accomplir dans son propre pays, avec ses propres codes, dans sa propre langue.
"J'avais besoin de me perdre," explique-t-il en choisissant ses mots avec soin. "Au Japon, tout est codifié. Chaque geste a sa place. Chaque tradition a son sens. C'est magnifique. Mais c'est aussi étouffant. Je voulais aller là où je ne savais rien. Là où je devrais tout réapprendre. La France, c'était ça pour moi. Un territoire inconnu. Une chance de redevenir débutant."
Thomas comprend. Lui aussi a quitté sa Bretagne natale pour chercher autre chose. Lui aussi a voulu échapper à un destin tracé d'avance. Ils sont différents par leur culture, leur langue, leur histoire. Mais ils partagent cette même soif d'aller au-delà de ce qu'on attend d'eux. Cette même rage de créer quelque chose de neuf plutôt que de reproduire ce qui existe déjà.
"Tu cherches un local, c'est ça ?" demande Thomas. Hiroshi acquiesce. "Ça fait trois semaines que je visite. Rien ne correspond. Tout est trop cher, trop grand, trop mal situé. Ou alors les propriétaires ne me prennent pas au sérieux. Je commence à croire que c'est impossible."
"C'est pas impossible. C'est juste difficile. Mais j'ai des contacts. Je connais des gens qui connaissent des gens. Je peux t'aider à trouver. Et pas n'importe quel local. Le bon local. Celui qui fait sens pour ce qu'on veut créer." Il marque une pause. "Si on le fait ensemble, évidemment."
Hiroshi le regarde. Cet homme qu'il a rencontré il y a trois heures lui propose de monter un restaurant ensemble. C'est fou. C'est irrationnel. C'est probablement stupide. Mais quelque chose en lui dit oui. Quelque chose de profond, d'instinctif, qui n'a rien à voir avec la raison. "Qu'est-ce que tu attends de moi exactement ?"
"Je te trouve les meilleurs produits de France. Les meilleurs pêcheurs, les meilleurs maraîchers, les meilleurs producteurs. Je gère la salle, les commandes, la gestion, toute la logistique. Toi, tu t'occupes de la cuisine. Rien que la cuisine. Personne ne vient t'emmerder. Personne ne te dit comment faire. Tu as carte blanche totale. La seule règle, c'est qu'on respecte les produits. Toujours. Sans exception. Pour le reste, tu décides de tout."
"Et l'argent ?"
"Fifty-fifty sur tout. Les investissements, les bénéfices, les pertes. On est associés à parts égales. Tu ne travailles pas pour moi, je ne travaille pas pour toi. On travaille ensemble. D'égal à égal."
Hiroshi ne répond pas tout de suite. Il réfléchit. Il pèse le pour et le contre. Il se demande si cet homme est sérieux ou s'il va se réveiller demain matin en ayant oublié cette conversation. Il se demande s'il peut vraiment faire confiance à quelqu'un qu'il vient de rencontrer. Il se demande s'il n'est pas en train de commettre la plus grosse erreur de sa vie.
Puis il se souvient pourquoi il est venu à Paris. Pour prendre des risques. Pour sortir de sa zone de confort. Pour construire quelque chose qui n'existe nulle part ailleurs. Pour créer un pont entre deux mondes qui ne se parlent pas assez. Il tend la main. "D'accord. On le fait."
Thomas sourit. Il serre la main d'Hiroshi avec force. Une poignée de main franche, directe, qui scelle un pacte sans papier ni signature. Le genre de poignée de main qu'on ne fait qu'une fois dans sa vie. Le genre qui change tout. "Il nous faut un nom," dit Thomas. "Un nom qui dit ce qu'on veut faire. Qui dit qu'on va chercher quelque chose qui n'a pas de fin."
"Mugen," répond Hiroshi sans hésiter. "Ça veut dire l'infini. L'éternel. Ce qui ne s'arrête jamais. La quête qui continue toujours, même quand on pense avoir atteint le sommet. C'est un concept très important dans la philosophie japonaise."
"Mugen," répète Thomas en essayant de prononcer correctement. "J'aime bien. Ça sonne juste. Ça dit ce qu'on cherche : jamais s'arrêter, jamais se satisfaire, toujours aller plus loin."
Ils sortent dans la nuit parisienne. Il est trois heures du matin. La pluie a cessé. Les rues luisent sous les réverbères. Quelques voitures passent encore, rares, pressées. Thomas et Hiroshi marchent côte à côte sans parler. Ils n'ont plus besoin de mots. Ils viennent de décider de monter un restaurant ensemble sans avoir signé un papier, sans avoir parlé de budget précis, sans même savoir où ce restaurant serait. Juste sur une poignée de main et une conviction partagée.
Au carrefour de République, ils se séparent. Thomas part vers le nord. Hiroshi vers le sud. Avant de disparaître chacun dans sa direction, ils se retournent une dernière fois. Thomas lève la main. Hiroshi incline légèrement la tête. Ils ne savent pas encore qu'ils viennent de vivre le moment le plus important de leur vie. Que dans quelques mois, ce restaurant qu'ils ont imaginé ce soir deviendra réel. Que MUGEN ne sera pas juste un nom, mais une philosophie. Une façon de voir le monde. Une quête qui ne s'arrêtera jamais.
Hiroshi rentre à pied jusqu'au Marais. Il n'a pas sommeil. Son cerveau tourne à plein régime. Il imagine déjà la cuisine, les gestes, les produits. Il voit les poissons bretons sous ses mains japonaises. Il sent les saveurs se mélanger, se répondre, créer quelque chose de neuf. Pour la première fois depuis son arrivée à Paris, il ne se sent plus perdu. Il sait où il va. Il ne sait pas encore comment. Mais il sait pourquoi. Et ça suffit pour ce soir. Ça suffit pour recommencer demain.





